Italie : 20 ans pour faire tomber un mur

Publié le par PEG

Chose promise, chose due. J'ouvre aujourd'hui mon blog à une collègue de classe qui a écrit un excellent texte sur l'histoire politique de l'Italie.
J'espère que vous serez nombreux à le commenter.
ps: pour les curieux, je publierai bientôt en plusieurs parties mon texte: "De la démocratie en Belgique".

Depuis les débuts de la République en 1948, et encore en 1989, la vie politique italienne est structurée par le clivage de la guerre froide. Pendant plus de quarante ans, l’Italie connaît un régime que l’on qualifie de « consensuel » : l’inamovible Démocratie Chrétienne gouverne avec ses partis alliés, notamment le Parti Socialiste Italien à partir de 1963. Le PCI, parti communiste italien qui recueille régulièrement plus de 25% des voix aux élections législatives, est associé au processus décisionnel lors du travail parlementaire. En revanche, en raison de leur appartenance idéologique au bloc ennemi, ses représentants sont tenus éloignés du gouvernement, même lors de l’institutionnalisation de la « Solidarité Nationale », qui permet aux communistes d’entrer dans la majorité parlementaire entre 1976 et 1979.

Des années durant, la DC fonde sa légitimité sur sa capacité à faire barrage au communisme. Le parti communiste, de son côté, tente de prendre des distances avec l’URSS, notamment lorsque Berlinguer, ardent promoteur de l’« eurocommunisme », est élu au secrétariat général. Il rend officielle cette rupture, le « strappo », lors du congrès de mars 1981. Cependant, l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev remet en cause cette séparation, déjà nuancée par les liens financiers existants et l’opinion positive que gardent beaucoup de membres du PCI sur  l’Union Soviétique.

A la fin des années 1980, la situation politique italienne peut sembler figée. Or, les conditions qui maintenaient le système en place se trouvent bouleversées en quelques années. Entre la chute du mur de Berlin et celle des régimes communistes européens en 1989 puis la fin de l’URSS deux années plus tard, la raison d’être - externe- de la division fondatrice de la politique italienne - interne - disparaît.

Ce nouveau contexte accompagne, ou provoque selon les interprétations, la mutation entreprise par le PCI dès son XVIIIe Congrès en mars 1989, où la décision est prise d’abandonner définitivement la rhétorique de la lutte des classes. Les évènements de 1989 dont le massacre de Tian An Men (alors que le PCI entretenait des liens avec le parti communiste chinois), rendent pertinente une évolution rapide, plus radicale. Le 12 novembre 1989, Occhetto, nouveau secrétaire général du PCI prononce un discours à la Bolognina (quartier de Bologne) au cours duquel il affirme la nécessité d’abandonner toute référence communiste pour devenir un parti de gouvernement. C’est la création d’une nouvelle formation politique qui est ainsi annoncée, un « parti démocratique, de progrès, socialiste et populaire » selon les mots d’Occhetto. L’idée est approuvée par une large majorité lors du XIXe Congrès à Bologne en mars 1990. Le XXe congrès, à Rimini en février 1991, marque à la fois la dissolution du PCI et la naissance du PDS, Parti démocrate de gauche, auquel adhère la plupart des dirigeants et membres du PCI. Une minorité refuse d’abandonner les valeurs fondamentales du communisme et, sous l’impulsion de Cossutta, crée « Refondation communiste » en décembre 1991. Il ne s’agit pas de continuer sur la voie du PCI mais plutôt d’un retour aux origines. Le 3 février 1991, Cossuta déclare que « l’idéal communiste n’est pas mort avec l’écroulement du mur de Berlin ». Certes, mais il rassemble moins.

Pour la majorité des ex communistes donc, se joue la création d’un parti voué à gouverner. Cela implique une transformation concrète mais aussi largement symbolique. Malgré une première période de flottement – entre mars et octobre 1990, le nom du nouveau parti n’étant pas décidé, les journalistes l’appellent « la chose » - le changement d’image se met en place. Les habituels représentants de partis communistes étrangers sont absents du congrès de Bologne. A l’international, le PCI a d’ailleurs entrepris de faire connaitre son changement d’identité : suite au discours de la Bolognina, les députés européens du PCI quittent le groupe communiste au parlement de Strasbourg pour créer celui de la « gauche unitaire ». Plus tard, le PDS entre dans le groupe socialiste européen et, en 1992, dans l’Internationale socialiste. Il ne s’agit pas que de nom mais aussi de couleurs : tandis que Refondation récupère le fond bleu et le « vote communiste » des vieilles affiches du PCI, le PDS, dans ses affiches comme dans le décor de son congrès inaugural, allie le vert écologiste au rouge communiste, permettant de comprendre ce dernier non plus dans son acception habituelle mais simplement comme la troisième couleur du drapeau italien. Le nouveau symbole du parti conserve la faucille et le marteau mais ceux-ci se font plus discrets, déposés au pied d’un chêne.

Tandis que le PDS se rend ainsi capable de tirer profit du nouvel environnement européen, la DC et le PSI en subissent les conséquences et ne survivent pas à la crise qui les touche alors. Avant la chute du communisme réel en Europe, la corruption des élites politiques et leurs liens avec la Mafia pouvaient apparaître comme le « prix à payer » pour le maintien de l’Italie dans le bloc occidental et la garantie d’une certaine stabilité politique. La nouvelle situation internationale donne un terrain favorable à l’opération « mains propres » qui fait éclater au grand jour des affaires concernant d’importants leaders comme Bettino Craxi (PSI) et Giulio Andreotti (DC). La chute de nombreux responsables et la perte de crédibilité auprès des électeurs conduisent à la dissolution du PSI le 12 novembre 1993 puis à celle de la DC le 18 janvier 1994. Les élections de 1994 voient l’apparition d’un tout nouveau système de partis : aux côtés des jeunes Refondation et PDS, on trouve notamment Forza Italia (le parti fondé par Silvio Berlusconi qui a su exploiter le vide laissé par DC et PSI), Alleanza Nazionale (nouvelle formation issue de l’extrême droite qui, un peu comme le PDS, a décidé de se transformer et de changer d’image pour sortir de son ancienne marginalisation et pouvoir entrer au gouvernement) et des ligues régionales (qui bénéficient de ce que la coupure Nord/Sud soit rendue plus flagrante par la fin de celle Est/Ouest). Ces élections sont remportées par Berlusconi dont le gouvernement chute rapidement, laissant place au bout de huit mois à un gouvernement « technique », symptomatique du moment de transition dans lequel se trouve l’Italie. C’est seulement en 1996 qu’un nouveau système de partis s’affirme clairement avec pour nouveauté une structure bipolaire (certes imparfaite) et la possibilité de l’alternance. La coalition emmenée par le PDS gagne les élections du 21 avril.

Pendant cette période et au-delà, les différents acteurs politiques n’ont pas assisté passivement aux effets provoqués par la fin du climat de guerre froide en Italie. L’évènement est tour à tour amplifié et minimisé selon les objectifs de ceux qui le mettent en scène.

En 1991, on rencontre deux attitudes opposées au sein de la DC : y est bien répandue l’idée que, le communisme tombé, les communistes sont toujours aussi dangereux, cependant qu’une partie de la formation prend acte de l’ampleur du changement et essaye de l’exploiter. Dans un article de la Repubblica de novembre 1991, le journaliste, Gianluca Luzi ,explique que Gava, dirigeant DC, retourne le raisonnement courant selon lequel, une fois tombé le mur, son parti perdait sa fonction et s’en trouverait affaibli au sein d’une éventuelle coalition : pour lui, la DC est au contraire libérée de la contrainte de maintenir à tout prix un front capable de faire barrage aux communistes, elle n’a ainsi plus à accepter de compromis et sera élue pour ce qu’elle est. L’argument est intéressant mais ne saurait masquer la réalité d’un anticommunisme italien qui ne disparaît pas si facilement. A la chute du PSI et de la DC, les communistes sont souvent désignés comme les « assassins » de ces partis.

 La dissolution des anciennes formations gouvernantes intervient trop tôt pour qu’elles puissent véritablement utiliser la résurrection de l’anticommunisme comme argument électoral, c’est à Berlusconi que revient ce rôle en 1994. La stratégie de communication politique de ce dernier implique la construction d’une fiction qui lui permet de se définir comme le « sauveur », face à un ennemi qui concentre en lui tous les maux. Dans le discours par lequel il justifie son entrée en politique, connu comme la « discesa in campo » (descente dans l’arène), c’est le communisme qui joue le rôle du méchant. Selon lui, les communistes n’ont pas disparu ou changé comme ils le prétendent mais représentent bien toujours le même danger : ces « hommes liés à un passé d’échec (…) portent en eux un héritage idéologique qui jure avec les exigences d’une administration publique qui veuille être libérale en politique et en économie ». En  1998, dans son « livret bleu », Berlusconi définit Forza Italia comme « la force de la vérité qui défait la chape de plomb des mensonges des régimes communistes ».

En plus du rôle qu’a pu jouer le « livre noir du communisme » publié en 1997, utiliser l’argument anti-communiste garde une certaine efficacité à cause d’une peur-réflexe ancrée profondément dans l’imaginaire collectif d’une bonne partie de la population italienne. Cette réaction peut faire l’objet d’une lecture psychanalytique comme celle donnée en 1946 par Nicola Perrotti, un des pères fondateurs de la Società Psicoanalitica Italiana. Il raconte trouver chez beaucoup de ses patients une phobie névrotique des communistes : dans leurs rêves éveillés ou non, ces derniers arrivent en hordes pour tuer, violer, saccager. Le propre de tels mécanismes cognitifs est de subsister au-delà des évènements qui en ont été à l’origine : la chute du mur ne les a probablement pas fait disparaître instantanément.

 Dans ce contexte, le PDS doit relever le double défi de se montrer bien détaché de l’idéologie que ses adversaires veulent lui associer tout en ménageant les membres de l’ex PCI pour qui doit être mise en évidence une certaine continuité. Ainsi, à l’intérieur du parti, on veille à réutiliser les symboles les plus consensuels. Par exemple, dans le discours d’ouverture du congrès de 1991 au cours duquel le PCI est dissous, Occhetto s’adresse à son audience comme à ses « compagni » (camarades) à maintes reprises. Ce même congrès commence par le chant de l’Internationale, encore entonnée lors de celui de février 1997. Vis-à-vis de l’extérieur en revanche, des efforts sont accomplis pour montrer que le PDS est un parti social-démocrate « classique ».  Le déplacement vers le centre l’emporte définitivement en 1998 quand le PDS devient une nouvelle formation dont le symbole abandonne la faucille et le marteau pour une rose : les DS, Démocrates de Gauche. Ce parti recrute plus largement, y adhèrent des représentants de diverses tendances de gauche : socialistes, républicains, chrétiens, écologistes…

Dans cette nouvelle configuration, ceux qui se réclament encore du communisme ont quasiment perdu tout poids politique, rendant le discours anticommuniste de plus en plus inefficace contre la gauche, d’autant plus qu’arrive à l’âge adulte une génération qui n’a pas vécu la guerre froide. Une adaptation à ces nouvelles conditions peut se lire dans les propos de Berlusconi. Ainsi, dans le discours qu’il prononce pour les dix ans de la naissance de Forza Italia, au palais des congrès de Rome le 24 janvier 2004, il se remémore le « péril communiste » qui l’a poussé à entrer en politique : « Il y a dix ans, en Italie, les communistes étaient communistes », l’usage de l’imparfait indique qu’il s’agirait d’une étape désormais dépassée. « Ils étaient communistes de fait et de symbole, de faucille et de marteau » ajoute t-il, rappelant le symbole à présent disparu des affiches DS. En revanche, quand il évoque ses prédécesseurs qui ont malmené l’Italie, il les désigne par le terme neutre « les gauches ». L’évolution semble se confirmer en 2008, durant la campagne électorale les attaques anticommunistes ont disparu sauf pour quelques occurrences à l’approche des élections.

Certes, cela peut être interprété comme un simple effet conjoncturel, dans un moment où il n’est plus de bon ton de critiquer le poids de l’Etat et où la droite italienne ne se réclame plus du libéralisme, mais c’est aussi plus sûrement le véritable aboutissement en Italie des évènements de 1989.

Sibylle Duhautois

 

Bibliographie

Articles

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Monographies

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