L'historien engagé?

Publié le par PEG

Le 16 Juin 1944, Marc Bloch mourait sous les balles allemandes. A 58 ans, au sommet de son art (malgré la relégation qu’il venait de subir en raison de ses origines),  il avait choisi l’engagement face à la terreur nazi. Malgré l’hommage qui lui est unanimement rendu, la méfiance est encore grande au sein des historiens à l’égard de tout engagement, politique tout particulièrement.  En effet, l’inféodation aux grandes idéologies du XXème siècle ont souvent conduit à l’instrumentalisation de l’histoire, poussant ainsi les historiens à voir tout engagement comme un danger.

 

Si l’engagement est perçu avec méfiance par la plupart des historiens, c’est qu’il paraît menacer l’objectivité ou l’impartialité avec laquelle l’historien est censé mener ses recherches. Pour autant, à bien y regarder, l’historien n’est pas l’ermite, ascète de notre temps comme il s’imagine parfois.

L’ego-histoire, malgré les critiques qu’elle a pu engendrer[1], révèle ainsi la fragilité du concept d’objectivité[2]. On y voit par le prisme de la biographie à quel point le travail de l’historien est lié à son propre destin, à ses goûts. Les intérêts, domaines de recherche sont eux-mêmes évolutifs,  suivant souvent de près les changements qui touchent la vie de l’historien. Comment comprendre les changements dans la carrière d’un F. Furet sans tenir compte de ses engagements politiques ? Ou l’évolution de P. Chaunu vers l’histoire des représentations et de la Réforme sans attacher d’importance à sa conversion ? Tout historien se trouve ainsi engagé par son appartenance à la société, ce qui implique nécessairement des choix, des intentions. La posture souvent hostile au nom de la « sacro-sainte » objectivité, se révèle donc sous nombre d’aspects hypocrites. Il suffit de se pencher sur les biographies de plusieurs historiens pour constater à quel point ils n’ont pas manqué de s’engager lorsque l’occasion se présenta[3]. Pour A. Prost, cet engagement est même productif pour l’œuvre de l’historien : « l’engagement élargit l’expérience historique de l’historien, lui permet en retour d’approfondir sa compréhension de l’histoire qu’il écrit. Il lui fait comprendre du dedans la logique de l’action collective. »[4]. En outre, par la réflexion critique qui est propre à sa fonction, il peut bousculer la doxa ambiante et donner tout son sens au débat d’idées (comme le montre, par exemple, l’action du comité « liberté pour l’histoire » dans les débats sur les lois mémorielles).

 

Pour autant la méfiance des historiens vis-à-vis de l’engagement est-elle totalement infondée ? Elle révèle au contraire les limites d’une telle posture. Plus que tout autre historien, l’historien engagé risque de perdre tout recul à l’égard de son sujet ou sentir avec plus de vigueur encore le poids des revendications sociétales. Entraîné par ses convictions ou son engagement, son travail d’historien risque de dégénérer en traité idéologique, en justification ou en brûlot délégitimant par là-même toute la profession. Même si tout engagement n’est pas aussi brûlant et soumis à l’instrumentalisation que l’engagement politique, l’ impartialité de l’historien engagé se trouve toujours soumis à la suspicion.

 

 

L’historien engagé, plus que d’autres, se doit donc par la méthode propre à la recherche historique de créer du recul à l’égard de son sujet. Si des conditions extérieures (goûts politiques, revendications sociales…) influencent évidemment son œuvre, il ne s’agit pas d’une fatalité. Il lui est nécessaire d’en prendre conscience et d’être encore plus rigoureux. Une telle posture ne doit d’ailleurs pas être le propre des seuls historiens engagés. Ainsi comme nous l’avons vu, des conditions extérieures irrépressibles conditionnent l’œuvre de l’historien, nécessitant comme préalable à toute recherche leur élucidation (d’où l’intérêt de l’ego-histoire). En outre, comme le rappelle A. Prost, le recul n’est pas donné d’avance, mais « C’est l’historien qui crée le recul. »[5] .  La méthode garde donc une part décisive en ce qu’elle permet à l’historien de rester maître de son domaine.

 

Si l’historien engagé se trouve plus que tout autre soumis au danger de la partialité et de l’instrumentalisation, son engagement peut représenter un apport indéniable à son travail comme à la cause qui lui est chère. Mais il doit pour cela user avec finesse du recul qui sied à son travail.

 

Bibliographie :

 

 

Pierre Chaunu, « Le fils de la morte » pp.61-107 dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.

 

Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Les courants historiques en France, XIXe-XXe siècle, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2007.

 

Raoul Girardet, « L’ombre de la guerre » pp.139-171 dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.

 

Eric Hobsbawm, L’historien engagé, Paris, Aube, coll. Monde en cours Essais, 2000.

 

François Hartog, Evidence de l’histoire, Paris, 2005, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, rééd. Gallimard Folio, 2007.

 

Pierre Nora, « L’ego-histoire est-elle possible ? », Historein, vol.3, Athens, 2001, pp.19-26 (http://www.nnet.gr/historein/historeinfiles/histvolumes/hist03/hist03noracont.htm).

 

Gerard Noiriel, Penser avec, penser contre. Itinéraire d'un historien, Paris, Belin, collection « Socio-Histoires », 2003.

 

Christophe Prochasson, 14-18. Retours d'expériences, Paris, Tallandier collection « Texto », 2008.

 

Antoine Prost, « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°65, janvier-mars 2000, pp.3-12.

 

Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, Paris, Points Seuil, 1996.

 

 



[1] Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°62-63, 1986, pp.69-72.

[2] La dépendance de l’historien à l’égard du monde qui l’entoure ne doit pas justifier pour autant un total relativisme à l’égard de la recherche historique, condamnant l’histoire à n’être qu’un récit comme un autre (c’est entre autres un des problèmes posé par le « linguistic turn »).

[3] Les exemples abondent, nous pouvons citer par exemple :

-       Raoul Girardet et son engagement dans l’Action Française, puis dans la Résistance.

-       François Furet et son engagement dans le PCF, etc… 

[4] Antoine Prost, « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°65, janvier-mars 2000, p.11.

[5] Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, Paris, Points Seuil, 1996, p.95.

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Max D. B. 25/01/2010 15:10


Salut Pierre-Emmanuel!
Très bon billet, qui me rappelle un peu le discours posé d'E.Jousse!
Je suis par contre surpris que tu ne cites pas S.Audouin-Rouzeau qui a abondamment écrit sur le retour d'expérience 14-18 et le silence de l'historien (en particulier M.Bloch)
C'est volontaire?
Max

...c'est bien toi que j'ai croisé dans le métro il y a deux semaines? haha


PEG 27/01/2010 17:12


Pour le métro? Possible!
Quant à Audoin-Rouzeau, merci de me le faire rappeler. Mais Bloch n'est pas le seul. Toutefois, si ces historiens (comme le dit SAR dans les pages suivantes) nourrissent leurs travaux (qui portent
sur des périodes bien plus lointaines) de leur propre expérience. Mais merci pour ces précisions nécessaires.
A plus dans le métro