La cerise et la gâteau.

Publié le par PEG

                                     La cerise et le gâteau.

 

 

La communication politique est devenue en science politique comme en science de la communication un secteur privilégié. Elle a en effet joué un rôle croissant ces dernières années, au point de devenir l’un des secteurs politiques les plus chronophages et les plus coûteux.

Pourtant, elle reste un point aveugle de l’histoire politique, et suscite de fortes résistances dont nous avons pu mesurer l’ampleur au cours de notre recherche.  Cette délégitimation relève d’éléments propres au secteur étudié, mais aussi de facteurs plus généreux, applicables à d’autres champs de l’histoire politique contemporaine. En effet, on sait que l’étude de la société de masse a longtemps été rejetée,  en raison de son origine anglo-saxonne.  En ce qui concerne la communication politique en particulier, on peut comprendre que son étude soit rendue compliquée car elle constitue un phénomène, en apparence-nous reviendrons dessus plus loin-récent.  Mais la critique la plus grave et la plus élaborée rejette clairement la communication politique comme relevant d’un monde superficiel, d’un secteur sans importance, où la mystification l’emporte sur l’effectivité réelle du phénomène. S’il y a bien sûr une part de vérité dans ce constat (il est certain par exemple, que certains conseillers en communication soulignent leur rôle à outrances), cette critique est très largement exagérée. Mais même en postulant que la communication politique ne sert strictement à rien-ce que nous allons bien sûr tenter de contredire- elle joue néanmoins un rôle essentiel au sein des équipes d’hommes politiques, des cabinets au point de devenir l’un des secteurs les plus chronophages et les plus coûteux. Au moins pour ces raisons, elle ne peut rester un « monde »enfoui pour l’histoire politique, au risque de se méprendre sur une large part de cette histoire.

D’autre part, pour nous, étudier l’histoire de la communication ne se limite pas à énumérer les petites « phrases », les couvertures de la presse people, les couleurs de cravate, et l’esthétique dentaire de tel ou tel candidat (même si tous ces éléments sont dignes d’intérêt car ils démontrent comment les conceptions, les valeurs mises en avant en politique changent[1]).

Il s’agit au contraire d’un « monde » de l’activité politique essentiel qui déborde très largement du seul aspect communicationnel. La communication politique nécessite d’abord une longue préparation qui emprunte d’ailleurs souvent à nos propres méthodes (d’où la mise en abime à laquelle nous devons faire face) et qui se veut, avec les techniques du marketing politique, de plus en plus « scientifique ». En outre, le rôle des conseillers excède bien au-delà du seul secteur communication. La forme est en effet indissociable du fonds, et vice-versa.

En outre, la communication politique, si elle occupe aujourd’hui le devant de la scène, n’est en rien un phénomène nouveau. Si elle n’a pas toujours portée ce nom, les hommes politiques depuis les débuts de la démocratie, et peut-être même avant, se sont toujours intéressés aux modes de communication leur permettant de dialoguer avec leurs concitoyens[2] : « Le souci de communiquer du pouvoir est loin d’avoir attendu l’essor des médias de masse. Depuis toujours, toute forme d’autorité politique se met en scène et en récit pour imposer ou confirmer son  statut. Au cœur de sa légitimité, on trouve la démonstration de sa capacité à agir, en affichant son pouvoir de faire changer les choses. »[3]

Les études ne sont pas rares dans le domaine, mais se contentant souvent d’étudier un aspect de cette communication politique : l’éloquence[4], le vocabulaire[5], la gestuelle[6], les prestations médiatiques[7] etc...

Toutefois, avec l’émergence de la société de masse[8], de l’apparition de nouveaux modes de communication (émergence de la radio, puis de la télévision), de moyens de mesure de l’opinion (sondages)[9],  d’influences extérieures (essentiellement des Etats-Unis) ainsi qu’avec les évolutions de la presse française[10], s’est forgée une communication politique moderne, formant un tout : « cette recherche d’un dialogue avec l’opinion publique, d’un échange permettant d’établir avec elle un contrat fondé sur la confiance »[11]. Comme le souligne Christian Delporte « depuis plus de trente ans donc, la maîtrise des « techniques » de communication est reconnue utile, voire nécessaire par la Représentation nationale »[12]. Un champ spécifique, même s’il tire beaucoup de ses méthodes du passé , s’institue donc au sein des années 1970-1980[13], occupant une place de plus en plus importante au sein des cabinets, voire des partis, avec l’émergence de toute une catégorie d’ »experts » d’abord militants puis de plus en plus professionnalisés[14].  S’ils ont souvent amplifié leur rôle, comme le souligne Patrick Champagne, « il ne faut pas sous-estimer le pouvoir social de ces professionnels que nombre d’entre eux possèdent une réelle connaissance pratique, née de la pratique et tournée vers la pratique, qui peut être parfois supérieure à la connaissance théorisée que les sociologues peuvent avoir ; mais aussi parce que, de toute façon, l’analyse sociologique doit prendre au sérieux ces professionnels, même ceux qui sont peu sérieux scientifiquement, en les prenant au moins comme objet ; ils sont en effet au principe de représentations du monde social et des effets visibles et mesurables »[15] . Mais plus profondément, comme le souligne  Arnaud Mercier la communication politique ne peut se réduire à une mystification, elle « est devenue un complément indispensable de toute action, soit pour se faire mieux comprendre, soit pour mieux masquer les difficultés », dans une activité politique de plus en plus dominée par l’urgence.

Si son efficacité est, en effet, depuis longtemps discutée, et relativisée par la plupart des travaux scientifiques[16], elle n’en est pas moins utile pour comprendre l’évolution des comportements des hommes politiques à l’égard des médias, de l’opinion, des sondages.

Elle alimente aussi l’histoire des idées et des représentations politiques. Ainsi, du point de vue de l’histoire des gauches, notre recherche permet de mettre en lumière les liens complexes de la gauche avec l’opinion publique et les nouveaux modes de communication. Une large part de la gauche fut en effet hostile à la communication politique moderne, certains la considérant comme une menace pour la politique en raison de leur attachement au parlementarisme républicain[17]. D’autres s’y opposèrent en raison de son style « américain » et d’une vision de la communication très influencée par la propagande soviétique. 

L’histoire de la communication politique permet également d’éclairer les évolutions lourdes de la politique. Ainsi, Comme l’explique François Rangeon, dans la crise de la représentation qui se développe au sein de la politique française, durant ces années, l’essor de la communication met en valeur que l’élection ne suffit pas à assurer la légitimité politique. Pour reprendre une expression usuelle : les hommes politiques sont sous les feux de la rampe. La légitimité n’est donc plus acquise de plein droit, mais doit être sans cesse reconquise, par la recherche de l’adhésion des citoyens. Le développement de la communication politique exprimerait donc une transformation des modes de légitimation politique, par un approfondissement de la logique démocratique et la promotion d’une légitimité procédurale[18].

La communication politique se saisit donc de l’homme politique, tout autant qu’il se saisit d’elle, jouant ainsi une place croissante dans son emploi du temps, dans l’évolution de la campagne, dans ses liens avec la population, dans les moyens financiers utilisés et surtout dans la « sélection » au sein du personnel politique.

Vouloir donc écarter la communication politique, c’est bel et bien courir le risque lorsque l’on étudie la vie politique moderne d’échapper à tout un pan essentiel, chronophage, coûteux, et prisé (à tort ou à raison) des hommes politiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]   Fabrice D’Almeida, La politique au naturel - Comportement des hommes politiques et représentations publiques en France et en Italie XIXe-XXIe siècle, Rome, Collection de l'Ecole française de Rome, 2007.

[2] Jacques Gerstlé. La communication politique, Paris, PUF, 2008 (réed. 1998).

[3] Arnaud Mercier, « présentation générale » in Arnaud Mercier (dir.), La communication politique, Hermes, 2008.

[4] Fabrice D’Almeida [dir.], L’Éloquence politique en France et en Italie de 1870 à nos jours, Collection de l’École française de Rome n° 292, Rome, 2001

[5] Dominique Labbé, Le vocabulaire de François Mitterrand, Paris, Presses de Sciences-Po, 1990.

[6] CALBRIS Geneviève, L’expression gestuelle de la pensée d’un homme politique, Paris, CNRS Éditions, 2003.

[7] Jean-Pierre Esquenazi, Télévision et démocratie : La politique à la télévision française, 1958-1990, Paris PUF, 1999.

[8] Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, La culture de masse en France, de la Belle époque à aujourd’hui, Paris, Pluriel, 2006.

[9] Loic Blondiaux, Faire l’opinion, Seuil, 1998.

[10] Laurent Martin, La presse écrite en France au XXème siècle, Le livre de poche, 2005.

[11] Christian Delporte, La France dans les yeux, Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours, Paris, Flammarion, 2007, p. 33

[12] Ibid, p. 34

[13] Même s’il s’agit certainement d’un processus qui tire ses racines de l’entre-deux-guerres, voire de la période précédente.

[14] Jean-Baptiste Legavre, 2001, « Certains mots d’une réforme : Sciences-Po et la communication », dans Science des médias. Jalons pour une histoire politique, sous la dir. de Didier Georgakakis et Jean-Michel Utard, Paris, L’Harmattan, 250 p.

[15] Vérifier page.

[16]  Blumler, J.G., Cayrol, R., Thoveron, G., La télévision fait-elle l’élection ? , Paris, Presses de la FNSP, 1978.

[17] Voir Serge Berstein, Odile Rudelle, Le modèle républicain, Presses de Sciences-Po, 1992 ; voir aussi : Roger-Gérard schwartzenberg, L’état spectacle, essai sur et contre le star system en politique, Paris, Flammarion, 1977.

[18] L. Cohen-Tanugi, La métamorphose de la démocratie, Odile Jacob, 1989.  

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