La nationalisation de la vie politique niçoise. Suite et fin

Publié le par PEG

III) La fin du système Médecin : accélération du processus de nationalisation. 1) Crise du médecinisme. Il faut toutefois atténuer les continuités entre Jean et Jacques Médecin. En effet, si celui-ci n'abandonne pas la recette de son père et en pousse même certains éléments à l'excès, organisant un clientélisme massif autour d'associations paramunicipales (pour plus de précisions nous nous permettons de renvoyer à notre précédent texte sur cette question: La chute, pour une histoire du système médecin, ou à l’analyse de Alain Garrigou ). La loi de décentralisation offrant encore de plus amples possibilités ce système ne va cesser de croître puis de pourrir jusqu'à son éclatement. La fin du médecinisme marque elle aussi une période charnière dans l'évolution qui nous importe ici. D’ailleurs, avant même le départ de Jacques Médecin pour Punta del Este, l’opposition qu’elle soit de gauche et surtout du Front National tirait largement parti des « affaires ». Malgré sa volonté de reconquérir cet électorat par des petites phrases et une radicalisation, il ne put mettre fin à ce développement croissant du FN. Celui-ci (le développement de l’électorat FN) est certes marqué par des particularités locales (dextrisme du lieu, réaction aux « affaires locales »), mais n’en témoigne pas moins du processus que nous tentons de souligner . En effet, si le programme semble plus toucher l’électorat à Nice qu’ailleurs, celui-ci est identique partout en France. D’autre part, ses prises de position (excepté dans la bouche de Jacques Peyrat ou de de Gubernatis) ne sont pas localistes mais nationalistes. Enfin, les candidats présentés aux électeurs par ce parti sont rarement des hommes politiques implantés de longue date (Jacques Peyrat est originaire de Besançon, même s’il a été élu dans la liste de Jean Médecin en 1963, Jean-Marie Le Pen comme Marie-France Stirbois ne créeront des liens locaux qu’au fur et à mesure de leur implantation locale). Après le départ de Jacques Médecin, l’électorat qu’il avait su fidéliser rassemblant à la fois autochtones et allogènes conservateurs se trouve ainsi désemparé, sans avoir un réel successeur auquel se rattacher. A cela s’ajoute les évolutions politiques nationales telles que le mécontentement envers la politique de la gauche, la peur de l’insécurité donnant des gages à l’extrême-droite. Nul ne peut donc faire barrage et séduire l’ancien électorat médeciniste couplé aux partisans du Front National. La chute du système Médecin marque aussi une rupture franche dans le localisme politique à la niçoise. Aucune personnalité ne parvient à émerger pour remplacer l'ancien maire et celui-ci, de son exil sud-américain, reste dans toutes les têtes. Face à ce bouleversement politique qu'entraîne sa chute, de nouveaux repères sont nécessaires pour l'organisation politique. Désormais, au clivage pour ou contre le maire Médecin, va se substituer progressivement le clivage droite-gauche coutumier en France. Le jeu des personnalités n’en disparaît pas pour autant. Les années post-médecin sont ainsi marquées par de violentes luttes au sein de la droite pour assumer le leadership. Néanmoins, les oppositions locales sont fortement soutenues par la lutte nationale au sein même de la majorité qui aboutira d’ailleurs à la victoire de Jacques Chirac. 2) Permanence des luttes personnelles combinées au jeu croissant des étiquettes. Une élection certes anodine ( où l'abstention atteint presque 80%), la cantonale partielle de Nice-8, par sa configuration spécifique ( deux candidats RPR) permet de confirmer notre hypothèse. Christian Estrosi et Olivier Bettati, tous deux RPR, se trouvent en opposition au premier tour. Et malgré la renommée de l'ancien "bébé Médecin", aussi champion de France de moto, Olivier Bettati alors jeune poulain de 23 ans l'emporte en grande partie grâce à son étiquette RPR-UDF (et au soutien de caciques de la droite locale, il ne faut pas l’oublier) et distance largement son concurrent du même parti au premier tour. Il pourrait s'agir d'une erreur de passage, si ce type de phénomènes ne se représentaient à plusieurs reprises. Ainsi, l'élection de 2007 dans la 1ère circonscription de Nice, voit la confrontation entre le député sortant Jérôme Rivière, héritier de Charles Ehrmann (qui pâtit de son opposition au TCE de 2005, et plus généralement de son rapprochement avec le MPF de Philippe de Villiers), et autre jeune poulain encore peu connu, jusque-là obscur attaché parlementaire puis directeur de cabinet de Christian Estrosi: Eric Ciotti, pourvu de l'investiture UMP. La suite n'est plus à rappeler: Jérôme Rivière n'obtient qu'un faible 7% d'habitude réservé aux candidats communistes ou UDF. De même, si l'on se base également sur les sondages, le rêve de Rudy Salles d'accéder au fauteuil de maire s'est envolé trois fois en fumée, en 1995 en 2001 puis en 2008. Ecrasé en 1995 avec seulement quelque 2% des voix, puis candidat déclaré avant ces deux autres scrutins, il dût renoncer et se rallier à la liste RPR-UMP face aux sondages fort défavorables (il n'atteignait pas 10%). Enfin, pour compléter ce tableau à droite, la candidature de Jacques Peyrat, pourtant maire sortant (et élu depuis 1995), capitalisant sur la réussite de son projet de tramway et la réfection de la place Masséna, ne parvient pas à inquiéter Christian Estrosi le candidat officiel, qui après été crédité d'une victoire au premier, doit attendre un second tour beaucoup plus serré que prévu pour finalement l'emporter. Là encore l'étiquette, majoritaire fonctionne comme l'aimant des voix de droite. Mais le schéma fonctionne aussi (et surtout devrait-on dire) à gauche. Patrick Mottard, qui était pourtant passé tout prêt d'un exploit face à Jacques Peyrat en 2001 ( la différence n'est que de quelques milliers de voix), n'obtient sans l'investiture PS en 2008 que 6,9% des voix (score d'ailleurs des plus honorables en raison des difficultés rencontrées). Au contraire, le candidat désigné par le Parti socialiste, Patrick Allemand, obtient lui un score classique pour une liste PS lors d'un premier tour de municipales. Enfin, il faudrait rajouter qu’avec le recul du Front National (très certainement conjoncturel, étant donné les évolutions récentes), ces dernières années, on a pu constater une nette tendance à des confrontations droite-gauche (1er -cette élection étant d’autant plus intéressante qu’elle voit la défaite du candidat Gérard Bosio implanté de longue face au socialiste Marc Concas- et 2ème canton en 2008, 12ème canton en 2009, 6ème canton en 2009, pour ne citer que ces résultats). Quoique de tels résultats, flatteurs pour le parti socialiste soient aussi largement influencés par des éléments de la conjoncture locale, ici le rejet de certaines politiques publiques (aménagement d’un nouveau port). L’élection de 1995 semble donc en rupture avec cette évolution. Une forte personnalité, Jacques Peyrat (devenu RPR entre temps), l’emporte contre la liste RPR-UDF officielle. D’autant que cette dernière est conduite par Jean-Paul Baréty et Patrick Stefanini le directeur de campagne de Jacques Chirac à l’élection présidentielle (donc représentant de Paris). Jacques Peyrat recrée également un parti local l’ »entente républicaine » faite sur le modèle des partis médecinistes, tout autant s’appuyant sur des clientèles . D’ailleurs, certains y voyaient une « droitisation dans la spécificité . Dissident du Front national de Jean-Marie Le Pen, il a su, sans renier ses idées, en quelques années reprendre l’héritage de l’ancien maire Jacques Médecin » . Un tel constant est à relativiser en raison de ce que les événements postérieurs ont pu révéler. Ainsi sous la férule de Jacques Peyrat, forte personnalité s’il en est, la personnalisation du pouvoir au sein de la droite (ainsi que les « affaires ») reste prégnante, sans pour autant faire disparaître le jeu croissant des étiquettes. Ainsi, en 2008, le même Jacques Peyrat dépourvu de son étiquette RPR ne peut faire barrage à l’élection de Christian Estrosi. Rappelons pour rappel que Jacques Médecin n’a jamais eu besoin d’une étiquette particulière pour remporter la victoire. Cette élection marque ainsi la fin de la « synthèse peyratiste ». D’ailleurs, c’est oublier l’influence du vote protestataire dans l’élection municipale de 1995. La politique de rigueur engagée par les successeurs de Jacques Médecin, pour « sauver » les comptes de la ville de Nice grevés par les pratiques frauduleuses ne pouvaient être que défavorables à M. Baréty. En outre, celui-ci, fils et petit-fils d’élus niçois, est un représentant bien plus crédible du localisme que Jacques Peyrat lui-même. D’autre part, les premières élections qui suivent le départ de Jacques Médecin voient les résultats du Front National croître de manière exponentielle. De nombreuses triangulaires ou duels ont lieu avec ses candidats. A plusieurs reprises, son principal représentant sur la côte (jusqu’en 1994, année où il choisit, à la suite de son échec lors d’une législative partielle contre Jean-Paul Baréty, de quitter le Front National pour le RPR), Jacques Peyrat est même tout prêt de l'emporter ( notamment lors des législatives partielles de 1994 contre Baréty). Pourtant ce parti contrairement à Jacques Médecin ou d'autres anciens candidats de la droite, n'attache guère d'importance aux traditions locales (Jacques Peyrat est originaire de Besançon). S'il fonde sa réussite sur la défense identitaire et la xénophobie, c'est au nom de la France et non de Nice. Si la droite reste donc majoritaire comme au début du siècle, il serait trompeur d’assimiler les deux situations. En effet, comme nous avons tenté de le montrer, les évolutions sociologiques et politiques l’ont profondément modifié l’assimilant de plus en plus à la droite nationale, les succès électoraux nationaux n’obtenant ici qu’une prime en raison du caractère conservateur de la démographie. Nous avons pu également constater que la personnalisation politique se combine de plus en plus avec un jeu croissant des étiquettes. Les deux perspectives ne sont pas forcément antithétiques. Comme le souligne Frédéric Sawicki : « Personnalisation et « partisanisation », qu’on nous pardonne ce barbarisme, ne sont pas antinomiques ». Conclusion: c'est donc à la faveur des évolutions sociologiques, de ruptures brusques, et de prises de position dues à la logique des acteurs politiques en présence que la vie politique niçoise adopte les formes du débat national. Néanmoins, si la compréhension d'un tel processus est fondamentale dans l’analyse des enjeux politiques contemporains, en déduire que les particularités locales ont disparu est à notre avis une erreur. En effet, nous pensons au contraire que le particularisme local continuera d'imprégner les pratiques politiques niçoises (notamment la forte personnalisation des enjeux, les luttes entre personnes, certains aspects du clientélisme...). D'autre part, s'il y a adoption des pratiques politiques nationales, ce n'est qu'après réinterprétation à l'aune de la configuration locale. Comme le souligne ainsi Jacques Basso : « C’est peut-être plus en raison de l’uniformisation du milieu politique à l’intérieur du département et les mutations qui rapprochent ses attitudes politiques de celles observées ailleurs, qu’à cause de l’atténuation d’une vie politique locale dont la vigueur reste encore très sensible » Plutôt que de soutenir l'idée d'une imposition de la politique nationale dans notre ville comme le postulent certains, nous pouvons ainsi parler d'indigénisation ou de créolisation pour reprendre les termes de Arjun Appadurai. Pierre-Emmanuel GUIGO •Barelli Hervé, « Les niçois sont-ils de droite ? Essai de définition d’une identité politique », Les Cahiers de la Méditerranée, Actes du colloque des 12 et 13 Juin 1991, « L’identité niçoise », Université de Nice •Jacques Basso, « La vie politique à Nice » dans Le mémorial du pays niçois 1968-1998, Planète Mémo, Nouméa, 1999• • Jacques Basso, La tradition politique dans les Alpes-Maritimes (1860-1968), IEP de Bordeaux, 1971. •Jacques Basso, « Le comté de Nice : un espace politique et social « à la Belle époque », Identité, intégration, particularismes (1880-1914) » dans J-M. Giaume (dir.) Le comté de Nice, de la Savoye à l’Europe, identité, mémoire et devenir, Actes du colloque de Nice (24-27 Avril 2002), Nice, Serre, 2006 •Jacques Basso, Les élections législatives dans le département des Alpes-Maritimes de 1860 à 1939, Paris, LGDJ, 1968. •Christophe Bellon, « Entre tradition politique localiste et carrière nationale, l’exemple du baron Flaminius Raiberti » dans Parlements, Revue d’histoire politique, n°7, 2007. •Alain Garrigou, « Le boss, la machine et le scandale. La chute de la maison Médecin » dans Politix, vol. 5, n°17, 1992 • Joseph Martinetti, « un département bleu...Azur, entre conservatisme et localisme » dans Hérodote, n°113, La Décpiverte, 2ème trimestre 2004 • Isabelle Rocca, «De l’identité politique des niçois à l’identité culturelle nissarde », dans Le mémorial du pays niçois 1968-1998, Planète Mémo, Nouméa, 1999 •Pierre Tafani, Les clientèles politiques en France, Le Rocher, Paris, 2003.

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Barbajohan 15/01/2011 20:29


Cher Monsieur,
J’ai fortement apprécié votre analyse digne de celle d’Henri Sappia.
Avec toutefois une hypothèse qui me turlupine. Un certain nombre de « dirigeants » niçois on conquit la ville et le pouvoir départemental en partant de l’arrière-pays comme au temps du moyen age.
Ce fut le cas de Jean Médecin (Sospel), de Christian Estrosi (Vallée de la Tinée) et du petit dernier Eric Cioti qui semble s’être attaché à la vallée de la Vésubie.
Avec mes compliments.


PEG 16/01/2011 11:22



Merci pour votre commentaire. je ne sais pas si je suis digne d'Henri Sappia, j'espère ne pas avoir à voyager autant que lui.


Je suis particulièrement d'accord avec votre remarquer. J'ai voulu dans ce texte me focaliser sur Nice et il serait intéressant d'embrasser toute la politique départementale dans un prochain
texte.


En ce qui concerne, la "prise périphérique d'une ville", je dirais qu'il ne s'agit pas d'une spécifité niçoise. Bien au contraire, on constate des schémas communs dans beaucoup d'endroits.
Toulouse par exemple avec Douste-Blazy, Marseille et même Toulon, sans parler du Nord. En effet, ces territoires ruraux sont réputés plus faciles, puisque la réussite politique y repose souvent
sur des clientèles plus identifiées, dont il faut s'assurer le soutien. En outre, il y a là un rapport centre-périphérie, où l'on considère la périphérie comme un réservoir. A Nice surtout, où
les vallées et Nice forment souvent un tout, en tout cas dans l'esprit des niçois puisque la ville est plus tournée vers ses montagnes d'où vient une part importante de la population (beaucoup
moins le cas aujourd'hui).


Enfin, je dirais que cette relation ne fonctionne pas toujours. Il y a une multitude de cas que je pourrais citer (mais je n'en ai pas encore le temps) permettant de montrer que ce transfert de
la périphérie peut échouer.


Très cordialement


PEG



garcia 26/11/2010 16:52


Salut Pierre-Emmanuel,

Félicitations pour ron article qui est vraiment d'excellente qualité. Il y a quelques petites erreurs factuelles (Colonna tait le candidat de la gauche en 89, pas Cavaglione, Peyrat est né à
Belfort, pas à Besançon...)
Je suis plutôt d'accord avec ta thèse générale mais je la nuancerai plus que toi, notamment lorsque tu t'appuies sur certaines élections pour appuyer ton argumentation. L'élection de Ciotti contre
Rivière vient dans une vague irrésistible Sarko-UMP et Rivière n'a jamais été une personnalité de premier plan et encore moins l'héritier d'Ehrmann. D'autre part, Peyrat n'a pas souffert de sa
non-investiture, il était simplement vomi par une grande partie de la population et de la droite. Il ne pouvait pas être réélu.
L'election Estrosi-Bettati est plus significative et elle intervient avant l'élection de Peyrat à la mairie. Les situations, les élections et les personnalités font que la tendance n'a jamais été
univoque. La nationalisation est moins spectaculaire que ce que l'activisme national d'Estrosi peut laisser croire.

D'autre part, à mon sens, il y a toujours eu une structuration politique nationale de la vie politique locale en dépit du particularisme médeciniste. Les heures de gloire et le déclin du communisme
local ont coincidé avec le destin du parti nationalement. pareil pour la résurgence du PS. A droite, même si sur la forme cela a pu être folklorique, l'après-guerre a vu s'affronter les deux
traditions de la droite mises en évidence par R. Rémond : une droite gaulliste et une droite notabilisée, à défaut d'être très libérale. Le médecinisme, malgré son dextrisme, n'a pas empêché
l'éclosion rapide du FN non plus. D'autre part, les vagues nationales ont été à Nice aussi fortes qu'ailleurs dans les années 70 et 80 (cf. élections municipales de 77, cantonales 79, législatives
81...).

Cela n'invalide pas ta thèse principale qui est incontestable et qui va bien au-delà d'un pseudo particularisme méditarreanéen, tu as bien raison, mais cela apporte quelques nuances.

Il faudra qu'on en reparle en tout cas, c'est un débat passionnant.

Amitiés

Xavier