La République du centre 2

Publié le par PEG

                       II)    Analyse de l’ouvrage. 

 

Un ouvrage idéologique ?

 

De récents débats sur l’héritage de François Furet ont relancé la réflexion sur l’ouvrage qui nous intéresse. Pour certains historiens ou philosophes comme Perry Anderson  ou Vincent Peillon notre ouvrage participe de la dislocation de la pensée française, Furet contribuant à faire passer à travers ses ouvrages les idéaux néolibéraux, voire néoconservateurs. Pour Robert Kaplan, l’ouvrage est même constitutif de la « vulgate libérale furétienne » qu’il définit comme dérivant « de ce courant américain, présent dans la Révolution Française, qui privilégiait les droits des individus par rapport aux prétentions de la communauté ou de l’Etat, préférant globalement le privé au public, se méfiant de la volonté populaire, de l’exercice du pouvoir sans médiation, et appréciant l’équilibre des pouvoirs ». Si cette critique s’adresse plutôt au texte de François Furet,tentons de voir si elle peut être appliquée aux deux autres textes. Nos trois auteurs  viennent tous trois de la gauche, parfois extrême (François Furet ayant été membre du Parti Communiste dans sa jeunesse ), mais sont tous trois engagés dans une tendance rénovatrice en rupture avec le marxisme en 1988, voire libérale pour ce qui est de François Furet. Dès lors, malgré un point de vue proprement  historique, ils ne cachent pas leurs idéaux. Ils envisagent ainsi la politique économique et sociale du gouvernement socialiste de 1981-1983 comme surannée, et se félicitent de la réaction populaire particulièrement lors de la manifestation contre la loi Savary en 1984.

L’analyse de nos trois auteurs donne en outre une grande place aux libertés individuelles, à la défiance vis-à-vis d’un trop grand rôle accordé à l’Etat, ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse de S. Kaplan. De ce fait, Pierre Rosanvallon (qui est également l’un des théoriciens de l’autogestion), souligne à quel point le rôle des corps intermédiaires est essentiel et appelle ainsi à leur recomposition (au travers notamment des « thinks tanks ») afin de compenser le malaise démocratique qu’il décrit.

En outre, tous trois engagés au sein du PSU, même s’ils s’en sont distanciés, ils n’hésitent pas à montrer leur sympathie à l’égard de leur ancien engagement ou leur antipathie à l’égard du communisme (particulièrement perceptible dans le texte de François Furet). Jacques Julliard, qui fut en outre un membre actif de l’UNEF, puis de la CFDT, auteur dans différentes revues comme Esprit et Reconstruction, n’hésite pas à qualifier de « sursaut d’intelligence » la deuxième gauche qui seule avait su prendre conscience des mutations sociales et intitule d’ailleurs l’un des chapitres de son texte : « La deuxième gauche avait raison trop tôt ».

Enfin, le déclin de l’influence de la Révolution Française, que nos auteurs postulent, a lui aussi été mis en question. Un an après la rédaction de cet ouvrage François Furet fut en effet pris dans un vif débat avec Michel Vovelle et d’autres historiens (plutôt de gauche comme Jean-Noël Jeanneney ou Claude Nicolet) récusant l’idée de fin de la Révolution Française. Ainsi, selon J-N Jeanneney,  « Furet a exagéré l’intensité de l’accord des Français sur la Révolution » et a éludé « la virulence d’une opposition à la révolution et à son héritage qui correspondait à une sensibilité hostile profondément enracinée ». A bien regarder les débats de l’époque, il ne semble pas en effet que le consensus ait été si large. Si droites et gauches semblaient accepter la Révolution, l’héritage qu’ils revendiquaient n’étaient pas tout à fait le même et des divisions au sein même de la droite comme de la gauche existaient sur l’héritage à célébrer.

Toutefois, la prudence reste de mise face à de telles interprétations. Nos trois auteurs semblent en effet plutôt inquiets vis-à-vis des évolutions qu’ils analysent comme nous l’avons décrit plus haut. S’ils se félicitent tous trois de la pacification de la politique française, ils craignent qu’elle ne dérive vers « la résignation des politiques et l’indifférence des citoyens ».

Face à ces critiques, nos auteurs ont ainsi décidé en 1995 la rédaction d’un ouvrage réexpliquant leurs thèses et les actualisant : La République du vide : « Ainsi, en a-t-on conclu que nous préconisions une « République du centre », alors que nous ne faisions que constater son établissement ».

Jacques Julliard se révèle même très critique à l’égard du consensus de plus en plus dominant à l’égard « de la pensée moderniste » (de type libéral) de plus en plus dominante qui se veut vérité absolue et participe au dégoût des citoyens envers la politique : « Nous avons besoin, certes, d’hommes politiques modestes. Mais non de capitulards, et le libéralisme ne saurait tenir lieu d’alibi à la résignation ».

Un recentrage politique ?

 

On peut également se demander si la dissolution des clivages est aussi saillante que le signale nos auteurs. Le clivage droite-gauche est-il toujours la « summa divisio » de la politique française ?

Côté gauche, la rupture avec le capitalisme s’avère plus complexe que prévue. Si le gouvernement Jospin de 1997 à 2002 semble en effet confirmer l’évolution idéologique du parti socialiste, néanmoins, la remontée d’une extrême-gauche anti-capitaliste place de nouveau le Parti Socialiste dans une situation complexe. L’hétérogénéité idéologique propre au parti socialiste depuis sa constitution se révèle plus que jamais la norme écartelant celui-ci entre un social-libéralisme et une gauche plus méfiante à l’égard du capitalisme.

Quant au clivage laïc-religieux, il semblait en effet avoir laissé place à un large consensus autour de la laïcité. Pour autant, certains débats récents montrent que des interprétations différentes de la laïcité distinguent encore droite et gauche, et que le thème peut encore mobiliser les rues (Projet de loi de François Bayrou visant à réformer la loi Falloux).

D’autre part, si de nouveaux thèmes de débat semblent diviser à l’intérieur des deux « camps », ils n’en délégitiment pas moins le clivage droite-gauche et le rendent même encore plus pertinent. En effet, s’il y a eu une forte mobilisation des extrêmes contre le Traité Constitutionnel Européen, quels sont les points communs entre le « non » de gauche et le « non » de droite, exceptée leur opposition? On peut dès lors se demander avec René Rémond ou Jean-François Sirinelli, si le clivage droite-gauche ne se situe pas plus sur le plan des valeurs ou des sensibilités outrepassant même le strict champ du politique. Des thèmes tels que la famille, les mœurs, l’autorité semblent,en effet, encore largement diviser les attitudes politiques de droite comme de gauche montrant ainsi qu’ils constituent deux visions du monde, qui malgré les divisions internes, conservent toute leur pertinence. 

Quant à la perception du clivage droite-gauche, si les sondages nous apprennent qu’une majorité de citoyens ne se retrouve pas dans ces catégories, les mêmes enquêtes d’opinion nous apprennent aussi que ces mêmes Français, qui disent que ces concepts n’ont pas de sens pour eux, n’éprouvent pas de difficulté à situer les candidats sur un axe droite-gauche, voire à se placer eux-mêmes sur cet axe. Que ces notions leur paraissent dépourvues de sens ne les empêche pas de les appliquer à leur propre identité politique : « En l’occurrence, cette contradiction est probablement le signe que ce couple fait partie des données qu’on ne peut éluder ».

Aussi, faut-il rendre toute sa part à la conjoncture dans laquelle s’inscrit cet ouvrage. Le brouillage du clivage droite-gauche dans les esprits et dans les votes relèvent d’une réalité politique due à des phénomènes exceptionnelles. Pour la première fois de son existence, la Vème République connaît la cohabitation (1986-1988), rendant de fait plus complexe la différenciation entre ce qui relève d’un bord politique ou de l’autre. D’autre part, le choc brutal du « tournant de la rigueur » a déboussolé nombre d’électeurs de gauche jusque-là confiant dans un  parti politique qui promettait la rupture avec le capitalisme contribuant à engendrer un « vote éclaté ».

Ce type de phénomène n’est, en outre, pas nouveau. Au contraire, à plusieurs moments de l’histoire politique française depuis 1789, on a pu constater un rassemblement des courants modérés à des périodes de recomposition du clivage droite-gauche, comme les années 1870 et l’union des orléanistes et des républicains modérés autour de l’acceptation de la République. Ces périodes se sont pourtant toujours suivies d’un rebipolarisation de la vie politique française autour d’autres thèmes.

Le brouillage du clivage droite-gauche était donc plus le signe d’une recomposition de celui-ci que son extinction. On peut donc en conclure avec René Rémond, que « le clivage droite-gauche a des racines très profondes et correspond à des différences essentielles de culture et de sensibilité qui transcendent les choix circonstanciels et perdurent à travers les changements politiques et les mutations de société ».

  La fin des classes sociales ?

 

 

Sommes-nous parvenus au stade de désociologisation de la société comme l’envisageait notre ouvrage de 1988 (particulièrement dans le texte de Pierre Rosanvallon) ?

Il semblerait que l’on assiste plutôt à une mutation des clivages sociaux. Jean-Claude Kaufman considère que le nouveau clivage se situerait entre les perdants (ouvriers, ruraux,…) et les gagnants de la mondialisation. J. Goldthorpe et R. Erickson soulignent à quel point il est difficile de parler de fin des classes sociales, tant la mobilité sociale reste complexe. Enfin, pour Louis Chauvel, l’existence des classes et leurs mutations seraient cycliques, et nous nous trouverions ainsi dans un stade de recomposition (passage d’un système de classe de type marxiste : « en soi et pour soi » à un système de classes de type webérien, sans conscience de classe, mais avec des inégalités), où le malaise viendrait justement de l’illusion d’une absence de classe.

 

 

 

 

 

L’affadissement politique ?

 

Si le brouillage du conflit droite-gauche décrit par nos auteurs est à l’aune des vingt années passées à relativiser, quand est-il de la « résignation des politiques et de l’indifférence des citoyens» qu’ils craignaient ?

Une réponse claire à une telle question pousse à émettre un jugement de valeurs, ce que l’historien doit s’efforcer d’éviter. Toutefois, nous pouvons tenter en reprenant les constatations de nos trois auteurs d’esquisser une comparaison vingt ans après.

Tout d’abord, la crainte d’une indifférenciation de la politique semble depuis tenir lieu de prophétie. L’abstention et le vote de contestation gardent ainsi toute leur prégnance, l’élection de 2002 en étant l’un des plus forts symboles. Les sondages montrent en effet à quel point la défiance vis-à-vis de la politique reste forte. Si le vote Front National semble fléchir depuis quelques années, on peut se demander si cela ne résulte pas de conditions conjoncturelles (notamment dû aux thématiques utilisées par Nicolas Sarkozy lors de sa dernière campagne, ainsi qu’à la campagne de François Bayrou autour de l’union) plutôt que d’une baisse de l’indifférence politique.

L’ascension même de candidats se revendiquant du centrisme, tout autant que la croissance d’une catégorisation en tant que centriste dans les études d’identification politique, semblent révélateur de la défiance, du dégoût de la politique, du malaise de la représentation plus que de réelles convictions centristes.

Quant à la désidéologisation décrite par nos trois auteurs, l’idée n’est certes pas neuve, mais à relativiser. Comme le souligne Philippe Braud «  Dès lors qu’il existe, dans une société donnée, une hiérarchie de légitimité entre les croyances, et des dispositifs efficaces de diffusion sociale pour faire prévaloir certaines d’entre elles, on voit nécessairement opérer un travail idéologique en son sein ».

Quant à dire que le débat d’idées a continué de s’appauvrir, ce n’est pas là le rôle de l’historien. On peut tout de même en conclure d’après l’augmentation de l’abstention et des votes contestataires que la politique ne réussit plus à mobiliser les foules. D’autant plus que la crise des intellectuels s’est accentuée avec l’essor des médias de masse fondés sur l’image et le son, la rapidité et l’instantanéité, peu propices au débat d’idées.

 

Conclusion :

Malgré des interprétations qui paraissent parfois dépassées, à l’aune des vingt dernières années, La République du centre a le mérite de se pencher à chaud sur une période décisive du XXème siècle français, qui voit le déséquilibre de l’éco-système propre à la Vème République.

L’ouvrage reste donc à n’en pas douter, pour les historiens, un matériau crucial pour comprendre les mutation politiques et sociales qui touchèrent la France à cette période, mais aussi pour observer les perceptions qu’en eurent les contemporains.

                                                             24345 signes.

 

              

 

 

                                                          

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selon une enquête Sofres de Février 2002, 6 Français sur 10, toutes catégories confondues, estiment désormais que le clivage droite-gauche est dépassé, alors qu’ils n’étaient que 48% en Février 1988.

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