Le carnaval sert-il à quelque chose ?

Publié le par PEG

Dans quelques jours va débuter à Nice, l’un des moments forts qui rythment notre vie : le carnaval.

Évidemment, il ne manque pas d’attirer l’attention sur notre ville tout en générant un flux spectaculaire de touristes.

Cette manifestation est relatée pour la première fois en 1294 par le Comte de Provence, Charles d’Anjou. Elle est en fait, comme tous les carnavals, à la croisée des chemins entre une tradition païenne qui met cette période charnière entre l’hiver et le printemps à l’honneur, et une tradition religieuse qui permet cette dernière manifestation de joie afin de rentrer plus aisément dans la rude période du Carême.

Au-delà de l’instant où il prend sa source, on peut rapprocher cet événement populaire de nombreuses autres manifestations (outre les autres carnavals, on peut citer les processions religieuses et autres manifestations populaires). Ces événements occupent donc une place fondamentale dans notre société en permettant le rassemblement des membres de la communauté, et ainsi la définition de celle-ci.

Mais le parcours de cette procession est de même important. À ce propos, on peut s’intéresser au déplacement du parcours depuis quelques années en raison des travaux du tramway et aux critiques engendrées par celui-ci. Celles-ci révèlent la superficialité de celui-ci (sur la promenade des anglais). On entend ainsi souvent chez les personnes âgées que ce parcours s’oppose à la tradition (à l’origine sur l’Avenue Jean Médecin, nommé et ce n’est pas dénué d’importance : l’ »Avenue »), mais surtout placé hors du centre-ville réel. On voit par là l’évolution des mentalités, la volonté de la part du pouvoir politique de mettre au cœur de cette manifestation un lieu essentiellement touristique, voire carte postale, aux dépens du vrai cœur de la ville, là où les niçois vivent vraiment : l’Avenue Jean Médecin.

Le carnaval participe donc pleinement à la vie sociale d’une population et permet l’appropriation du territoire tout en mettant en valeur les lieux chers à cette communauté.

Il est de ces rites qui unifient et structures la vie sociale.

Mais outre cet aspect grégaire, le carnaval est également un moyen de subversion. Comme le fou du roi, ou la fête des fous (voir à ce propos, le célèbre roman de Victor Hugo : Notre-Dame de Paris), dont le carnaval est le digne héritier, il autorise la dédramatisation, la mise en ridicule du pouvoir, il constitue un moment de relâchement de la tension sociale (levée des interdits), autant qu’un contre-pouvoir effectif (la société se prouve aussi par là que le pouvoir du maître a des limites concrètes qu’elle a elle-même établies).

On trouve ainsi dans l’histoire récente de telles réminiscences, que l’on pense au carnaval de 1979 moquant le maire de l’époque Jacques Médecin, aux côtés de son épouse (le char reprenant d’ailleurs le symbole du fou dans la posture du maire et la sentence de la reine : He’s crazy, my Jacky ! »), ou le défilé plus récent de 2006 représentant Jacques Chirac assorti d’une canette de bière et d’un maillot de football, symbole d’hommage avant son départ.

On peut également rajouter que le roi est brûlé à l’issue du carnaval ce qui participe bien évidemment de la même logique.

Enfin, le carnaval est une arme politique et participe activement de la propagande (au sens noble du terme) que véhiculent les hommes politiques. L’on peut rappeler à cet égard que les concepteurs du carnaval reçoivent le thème de l’Office des fêtes, qui suivant la volonté du maire peut-être plus ou moins indépendant (Jacques Médecin est ainsi célèbre pour avoir utilisé les offices municipaux à plusieurs reprises à des fins privées et illégales, voire à ce propos Ralph Schor, chronologie contemporaine de l’histoire de Nice). En outre, le thème est choisi la plupart du temps en fonction de l’actualité, elle-même fortement marquée par la politique (le carnaval de 1979 a d’ailleurs été modifié, le premier projet sur la révolution iranienne ayant subi des menaces, alors que celui de 1991 a pour sa part été supprimé en raison de la guerre du golfe et des risques d’attentat).

Plus concrètement, nombre d’hommes politiques, maires de Nice notamment, ont utilisé le carnaval pour améliorer leur image de marque. Le thème de cette année ne fait d’ailleurs que confirmer un telle idée.  La naissance même du corso est liée au retour des comtes de Savoie et de l’hommage des magistrats niçois en 1830 (Charles Félix comte de Savoie à l’époque).  Mais des cas plus récents comme celui de 1979 sont certainement plus révélateurs et ont marqué l’apogée populaire de Jacques Médecin, tout en favorisant l’intégration au sein de la communauté de la reine jusque-là perçue comme doublement étrangère. Le carnaval enfin, occupe une place active dans les politiques de développement de la ville. Bien évidemment il fut une des armes dont s’est dotée Nice pour attirer le gotha européen. En 1873, on l’utilisa même pour attirer la bourgeoisie parisienne effrayée par la Commune de Paris.

Le carnaval participe donc pleinement au jeu électoral et politique et fournit un média hors du commun et par là-même très puissant.

En conclusion, je me permets d’ajouter encore un mot : allez au carnaval et comme l’on dit de l’autre côté de la Manche : enjoy it !

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